L’artisanat est l’une des expressions les plus profondes de l’identité vietnamienne. Bien avant que le pays ne devienne une destination touristique, ses villages de métiers tissaient, modelaient, laquaient et sculptaient pour les cours impériales, les pagodes et les marchés du delta du Fleuve Rouge. Visiter ces villages aujourd’hui, c’est entrer dans une histoire vivante — celle d’un peuple qui a su traverser les siècles, les guerres et les bouleversements économiques sans jamais perdre le geste.
Depuis Hanoï, nous emmenons régulièrement nos voyageurs à la rencontre de ces artisans. Ce guide retrace l’histoire de cet artisanat exceptionnel et vous donne les clés pour mieux comprendre ce que vous verrez, toucherez et rapporterez du Vietnam.
Pourquoi l’artisanat vietnamien est-il si profondément ancré dans la culture du pays ?
L’artisanat vietnamien plonge ses racines dans une civilisation millénaire, façonnée par les échanges avec la Chine, les besoins de la cour impériale et la géographie particulière du delta du Fleuve Rouge.
Bien avant notre ère, les populations du delta maîtrisaient déjà la métallurgie du bronze et du fer, la poterie émaillée et le tissage de la soie et du coton. Ces savoir-faire ne sont pas nés du hasard : dans une plaine fertile mais densément peuplée, où la riziculture seule ne suffisait pas à nourrir tout le monde, l’artisanat est devenu une activité complémentaire structurante, transmise de génération en génération au sein des familles et des villages.
Ce qui distingue l’artisanat vietnamien des autres traditions asiatiques, c’est précisément cette organisation villageoise. Chaque village s’est spécialisé dans un seul métier — la céramique ici, la laque là, la soie plus loin — et cette spécialisation a permis un niveau d’excellence technique rare. Les artisans ne fabriquaient pas pour un usage domestique mais pour des marchés lointains, des cours royales et des cultes religieux.
Comment les villages de métiers se sont-ils développés autour de Hanoï ?
L’essor des villages artisanaux à partir du XIe siècle
Le tournant décisif intervient en 1010, lorsque l’empereur Lý Thái Tổ transfère la capitale impériale à Thăng Long — l’actuelle Hanoï — au bord du Fleuve Rouge. La nouvelle capitale a besoin de soieries, de céramiques, de bijoux, de broderies, de laques et d’objets de culte. Les villages environnants, qui produisaient jusqu’alors pour des marchés locaux, deviennent les fournisseurs exclusifs de la cour royale et de l’élite vietnamienne.
C’est à cette période que se forge le modèle qui va traverser les siècles : un réseau de villages spécialisés, reliés à la capitale par le Fleuve Rouge, dont les productions convergent vers le fameux Quartier des 36 rues et corporations de Hanoï. Chaque rue porte le nom de la marchandise qui y est vendue — Hang Bac pour l’argent, Hang Gai pour la soie, Hang Ma pour le papier. En réalité, on comptait plus d’une centaine de rues, chacune animée par des artisans venus de leur village.

Ces villages n’entretiennent pas seulement des relations commerciales avec la capitale. Ils vénèrent leurs ancêtres fondateurs de métier lors de festivals annuels, transmettent leurs techniques dans un cadre quasi initiatique et développent une identité collective forte autour de leur savoir-faire.
Aujourd’hui encore, une promenade dans le Vieux Quartier de Hanoï permet de sentir la persistance de cette organisation : les rues thématiques existent toujours, même si les marchandises ont évolué.
La période coloniale et les coopératives
L’époque coloniale française apporte de nouveaux débouchés — les soieries de Vạn Phúc et les laques de Hà Thái s’exportent en Europe — mais aussi de nouvelles concurrences avec les produits industriels importés. Puis vient la guerre : après l’indépendance, la production individuelle est interdite et les villages sont contraints d’intégrer des coopératives agricoles ou artisanales.
Cette période est ambivalente. D’un côté, elle sacrifie de nombreux métiers jugés non prioritaires. De l’autre, elle soutient activement certaines activités — la vannerie, la sculpture sur bois, l’incrustation de nacre — et organise la transmission des savoir-faire via des maîtres artisans. Mais la mauvaise gestion et les salaires dérisoires empêchent une véritable valorisation de ces traditions.
Le renouveau après 1989
La chute du mur de Berlin en 1989 prive les coopératives de leurs débouchés dans les pays socialistes frères. C’est le choc, mais aussi la libération : les villages retrouvent leur autonomie économique et peuvent développer leur propre stratégie. Ceux qui réussissent à s’adapter au marché national et international connaissent alors un essor remarquable.
Entre 1995 et 2002, le nombre de villages de métiers passe de 500 à plus de 1 000 dans le seul delta du Fleuve Rouge, représentant 40 % des villages artisanaux du Vietnam. La moitié se concentre dans un rayon de cinquante kilomètres autour de Hanoï. En 2025, Hanoï accueille le Festival international des villages artisanaux sous le thème « Conservation – Développement – Intégration internationale », réunissant des artisans de plus de 30 pays — signe que ce patrimoine est désormais reconnu à l’échelle mondiale.
Quels sont les grands savoir-faire de l’artisanat vietnamien ?
La céramique : six siècles de fours à Bát Tràng
La céramique est sans doute le cœur du patrimoine artisanal du delta. Le village de Bát Tràng, à une vingtaine de kilomètres au sud-est de Hanoï sur les rives du Fleuve Rouge, pratique cet art depuis plus de six cents ans. Plus de 600 fours y sont encore en activité, ce qui en fait la plus grande concentration de fours à céramique du pays.
Ce qui distingue Bát Tràng, c’est la diversité et la sophistication de ses techniques : émaux craquelés, bleu et blanc d’inspiration Ming, décors floraux minutieux, formes utilitaires et pièces de collection. Les artisans y façonnent à la main ou au tour, selon des méthodes transmises dans les familles depuis des générations.
En 2010, pour le millénaire de Hanoï, le gouvernement vietnamien a réalisé la plus longue mosaïque du monde : 4 kilomètres le long des rues Trần Nhật Duật, Trần Quang Khải et Trần Khánh Dư, composés de mille tesselles de céramique de 3×3 cm au mètre carré. Toutes provenaient de Bát Tràng.

Les villages de Phu Lang et Kim Lan méritent également une visite pour leur approche plus rustique et authentique de la poterie.
La laque : un art de patience à Hà Thái
La laque vietnamienne est l’une des expressions les plus raffinées de l’artisanat du pays. Importée de Chine, elle servait à l’origine à protéger les objets en bambou et en bois contre l’humidité et les insectes. Au fil des siècles, les artisans vietnamiens ont fait de cette technique de conservation un véritable art décoratif.
Le village de Hà Thái, aujourd’hui intégré dans la banlieue de Hanoï, est le spécialiste historique de la laque naturelle. La fabrication d’une pièce peut demander plus de six mois de travail : application de couches successives de résine, ponçage, séchage, incrustation de nacre ou de feuilles d’or, avant la dernière couche de finition qui révèle la profondeur et l’éclat caractéristiques de la laque vietnamienne.
La coopérative du village a ouvert un espace de vente à Hanoï, et nos circuits dans la capitale peuvent vous y conduire.

Les estampes de Đồng Hồ : la mémoire populaire sur papier
Les estampes du village de Đồng Hồ, dans la province de Bắc Ninh, constituent un pan essentiel de la mémoire culturelle vietnamienne. Fabriquées sur du papier traditionnel « dó » — papier d’origine végétale enduit de poudre de coquillages pour lui donner son éclat — elles représentent des scènes de la vie rurale, des animaux symboliques et des fêtes traditionnelles.
Ces estampes étaient jadis incontournables pour les décorations du Têt. Aujourd’hui, quelques familles seulement perpétuent cette tradition, notamment les familles Nguyễn Hữu Sam et Nguyễn Đăng Chế. Un plan de réhabilitation a permis de maintenir le savoir-faire vivant et de le rendre accessible aux visiteurs.
La rue Hàng Mã dans le Vieux Quartier d’Hanoï est une bonne introduction à l’univers des papiers artisanaux vietnamiens : on y trouve aussi bien des estampes que des objets votifs en papier, destinés à être brûlés lors des cérémonies familiales.

La soie de Vạn Phúc : un village dans la banlieue de Hanoï
La technique du tissage de la soie aurait été introduite au Vietnam au IXe siècle, sous domination chinoise, par Madame Lã Thị Nga qui s’installa dans le village de Vạn Phúc, à 10 km au sud-ouest de Hanoï. Les villageois développèrent progressivement leur réputation jusqu’à atteindre leur apogée sous la dynastie Nguyễn, lorsque leurs soieries habillaient la cour impériale.
Aujourd’hui, Vạn Phúc est l’un des villages artisanaux les plus accessibles depuis Hanoï. On y voit encore des métiers à tisser traditionnels côtoyer des équipements modernisés, et les boutiques proposent des soieries aux motifs caractéristiques du village. Une association d’artisans veille à la promotion et à la transmission de ce savoir-faire reconnu internationalement.

Le bambou et le rotin : une matière première millénaire
Le bambou est au Vietnam ce que le bois de chêne est à la France : une matière omniprésente, profondément enracinée dans la culture et le quotidien. La légende dit que l’enfant-géant du village de Gióng l’utilisa pour repousser les envahisseurs dès les origines de l’histoire vietnamienne. La réalité historique confirme son rôle dans la construction des embarcations qui résistèrent aux Mongols au XIIe siècle.
Le village de Phú Vinh, à 35 km de Hanoï, perpétue depuis près de 400 ans un savoir-faire du bambou et du rotin transmis de génération en génération. L’immense majorité de ses habitants travaille ces matières selon des techniques ancestrales, produisant des paniers, des abat-jour, des meubles et des objets décoratifs d’une grande finesse.

Quelle est la situation des villages artisanaux aujourd’hui ?
L’urbanisation croissante, la spéculation foncière et la concurrence des produits industriels constituent les défis majeurs auxquels font face ces villages. Pourtant, les plus célèbres — Bát Tràng, Vạn Phúc, Đồng Hồ — démontrent qu’une intégration au tourisme culturel et au marché international est possible sans sacrifier l’authenticité.
Les réseaux sociaux et les plateformes de commerce électronique ont ouvert de nouveaux débouchés à de nombreux artisans, leur permettant de toucher une clientèle mondiale sans intermédiaires. Certains villages organisent des ateliers participatifs et des visites guidées qui constituent désormais une part importante de leur activité.
Ce renouveau n’est pas universel. Des métiers entiers ont disparu ou survivent grâce à quelques familles seulement. La fabrication des estampes de Đồng Hồ, des chapeaux coniques de Chuông ou des feuilles d’or de Kiêu Kỵ repose sur des communautés fragiles qui méritent une attention particulière lors de vos visites.
Comment découvrir l’artisanat vietnamien lors de votre voyage ?
La meilleure façon d’aborder cet artisanat est de combiner deux échelles : la ville et le village.
À Hanoï, le Vieux Quartier reste le meilleur point d’entrée. Ses rues thématiques — Hàng Gai pour la soie, Hàng Mã pour le papier, Hàng Bạc pour l’argenterie — permettent de saisir en quelques heures à pied la diversité et la vitalité de cet artisanat urbain. Le Musée d’Ethnographie offre quant à lui un panorama historique et scientifique incomparable.
Depuis la capitale, une journée suffit pour visiter Bát Tràng (céramique), Vạn Phúc (soie) ou Phú Vinh (bambou). Ces visites prennent une toute autre dimension avec un guide local qui connaît les artisans et peut faciliter les échanges.
Nous intégrons régulièrement ces étapes dans nos circuits à Hanoi et alentours, en privilégiant des visites chez des artisans plutôt que dans des boutiques touristiques — pour que ce contact avec le savoir-faire soit aussi authentique que possible.